Le Ch'ti Bonheur

« Je voulais vivre intensément et sucer toute la moelle de la vie ! Mettre en déroute tout ce qui n'était pas la vie, pour ne pas m'apercevoir, à l'heure de ma mort, que je n'avais pas vécu. » (H.D.Thoreau)

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La Visite du Musée des Beaux-Arts de Saigon

Tous les professeurs vous le diront : enseigner est souvent une tâche qui demande de l’abnégation, où l’on investit beaucoup d’énergie et de patience, sans pourtant voir les fruits ou les résultats de son investissement. Il y a fort heureusement quelques moments de grâce qui redonnent chair à la motivation. En voici un que j’ai vécu avec mes étudiants au Vietnam.

MuséeJ’avais décidé d’emmener mes deux classes de Français au musée des beaux-arts de Saigon. Il n’est ni grand, ni petit, mais bien entretenu, dans une vieille bâtisse coloniale. Le prix du billet n’est pas rédhibitoire : 10.000 VNĐ pour les étrangers et 3000 VNĐ pour les Vietnamiens [1]

Il est toujours pratiquement vide : peu de touristes s’y osent, car il n’est pas forcément mis en avant par les guides touristiques, et les Vietnamiens n’ont pas « la culture des musées » ou de ce genre de loisir en général, préférant aller au karaoké, jouer au foot et se retrouver entre amis pour manger et boire.

Mais le contenu du musée est fort riche : plusieurs expositions thématiques par an, une exposition permanente regroupant des œuvres du Vietnam traditionnel, de l’époque coloniale, et de l’époque contemporaine, et surtout, au sous-sol, une galerie de peinture contemporaine de toute beauté d’artistes Vietnamiens en vie. Bref, une mine d’or pour un prof de FLE qui voudrait aborder des thèmes comme l’art, l’histoire, la culture…

Je savais que l’expérience allait être déroutante, plusieurs challenges se présentaient à moi :

  • Initier la plupart de mes étudiants aux règles de base d’une visite de musée comme : respecter un certain silence, prendre le temps, ne pas toucher les œuvres d’art (si, si…), comment regarder une œuvre, lire les explications affichées dans le musée…
  • Gérer les activités pédagogiques que j’avais préparées liées à cette visite
  • Gérer leurs réactions affectives. En effet, se retrouver face à une œuvre d’art, c’est aussi se retrouver confronté face à sa solitude et aux sentiments que cette œuvre génère en soi, double exercice avec laquelle beaucoup de Vietnamiens ne sont pas familiers.

Les réactions ont été très variées : pure curiosité intellectuelle, intérêt motivé par le devoir noté qu’il aurait plus tard en classe, indifférence polie, manque d’intérêt, découverte joyeuse mais timide, incompréhension, sentiment de noyade…

Mais une réaction m’a touché plus qu’une autre, celle du Quyền. Je l’ai vu rester assis quinze bonnes minutes, à contempler une grande fresque, en silence, très attentif, isolé du monde extérieur. Au bout d’un moment, je suis allé m’asseoir en silence à côté de lui. Et il m’a dit : « je ne comprends rien, mais c’est beau, je me sens ému ».

Il s’était laissé toucher, laissé prendre par cette œuvre. Et en quelques mots, il avait résumé l’essentiel de cette expérience. L’art nous ouvre à l’indicible, à ce que nous pressentons, ce que nous vivons, ce que nous voyons intérieurement, mais que les mots sont trop faibles à dire et à rendre compte.[2] L’art nous ouvre au plus grand que nous qui vit en nous et que nous recouvrons souvent de préoccupations futiles.

A ce moment-là, j’ai compris que j’avais réussi quelque chose, ou plutôt que j’avais réussi à créer le contexte pour qu’un de mes étudiants « se laisse grandir » en puisant et en découvrant en lui-même des ressources insoupçonnées.

Ces moments de grâce, où l’on pèse et touche du doigt concrètement le poids et l’épaisseur de notre travail pédagogique, ils sont rares, mais précieux. Ils font partis de ces instants où l’on se sent utile et où l’on se dit « j’ai raison d’être enseignant, c’est certainement un des plus beaux métiers du monde »…

Notes

[1] Soit environ 30 cents et 10 cents. Pour ces sommes, on a rien, un repas coûtant 30.000 VNĐ.

[2] C'est une des raisons qui font que les vrais grands théologiens sont souvent des personnes de grande culture, hors du champs catholique : littérature, peinture, musique, sculpture... Autant de sources de l'expressions de l'indicible qui permette d'exprimer ce qui est au-delà de toute expression, permettant d'incarner cet indicible sans l'enfermer dans nos schémas humains.

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