Le Ch'ti Bonheur

« Je voulais vivre intensément et sucer toute la moelle de la vie ! Mettre en déroute tout ce qui n'était pas la vie, pour ne pas m'apercevoir, à l'heure de ma mort, que je n'avais pas vécu. » (H.D.Thoreau)

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La Symphonie du Deuil

Hier, cela faisait dix ans que mon père a quitté ce monde. Depuis cet événement, j'ai eu souvent l’occasion de réfléchir et méditer sur le deuil. Le deuil ne concerne pas uniquement la perte d'un être cher, mais aussi toutes les situations de la vie où il faut reconstruire à partir de ce qui semble être perdu et inaccessible à jamais :

  • Perte d'un emploi
  • Rupture amoureuse
  • Discorde amicale
  • Maladie handicapante
  • Échec d'un projet qui nous tient à cœur

Ces situations de la vie nous confrontent à la séparation avec quelqu'un ou quelque chose qui nous structure et nous constitue, c'est comme une partie de nous-même qui est tronquée. Par conséquent, il y a un chemin de deuil à vivre.

Voici ma réflexion...

Prélude

L'expérience du deuil est à la fois une des expériences la plus commune aux êtres humains, mais aussi une des plus unique et singulière. Je me base ici sur ma propre expérience du deuil, mes méditations, mes lectures spirituelles et en psychologie, pour écrire ce billet. Il n'y a aucune "vérité" ici, juste une expérience partagée. J'espère que les lecteurs ne se sentiront ni enfermés, ni heurtés par ces quelques mots.

J'ai fait le choix de présenter le cheminement intérieur du deuil comme une Symphonie de bric et de broc. Car il me semble que la musique arrive à exprimer les choses bien mieux que des mots, parfois. Pour chaque étape, j'ai donc choisi un œuvre, souvent classique, qui me semble en adéquation avec le "climat intérieur" de cette étape. Enfin, je ne parle pas du deuil rituel, mais bien du chemin d'humanité intérieure qu'il faut construire face à la "troncature de soi".

Étape n°1 : la Sidération - Agitato sbalordito

Qu'on soit préparé à la séparation ou non, celle-ci reste un choc lorsqu'on s'y trouve confronté. En effet, la longue maladie, la menace d'un licenciement, un climat de rupture entre deux personnes, par exemple, ne minimisent pas la brutalité de l'événement. L'annonce ou la connaissance de la séparation à venir permet de s'armer, éventuellement, pour mieux passer ce cap, mais n'est en rien un remède.

La confrontation avec la séparation peut provoquer un état de panique et/ou d'hébétude : on peut être extrêmement agité mais tous les sens semblent être étouffés, la réalité et les choses n'ont plus autant de consistance, tout semble lointain.

Étape n°2 : le Déni - Allegro rifiuto

Va suivre en général une période de déni, ou la séparation va être niée : "Ce n'est pas possible, vous devez vous tromper !" C'est une étape marquée par le refus de l'information et un conflit intérieur au sujet de cette information. Certaines personnes parfois s'y enferment (refus des conséquences d'un échec, agir comme si l'autre n'avait pas disparu... etc.).

Il est important de noter que le déni est différent de faire mémoire (c.f. l'étape de résilience).

Étape n°3 : la Colère - Allegro ossesivo

C'est une étape de révolte, tournée vers soi et vers les autres. Cette colère peut être explosive ou on peut s'enfermer dans le mutisme. On peut peut même parfois ressentir des pulsions de vengeance ou de haine, tant l'injustice ressentie est grande !

C'est le début de la prise de conscience de l'impossibilité d'un retour en arrière.

Étape n°4 : la Négociation - Andante sperando

Dans un sursaut d'espoir, il arrive parfois qu'on "marchande" :

  • "Mais si vous tentiez tel traitement ?"
  • "Mais si je me comportais autrement ?"
  • "Mais si je rattrapais mon retard ?"

Ces "Mais si..." sont une dernière tentative pour revenir à la situation première, cultiver l'espoir que cela n'est pas fini, irréversible, irrévocable. Le franchissement de cette étape et la fin des derniers espoirs illusoires font entrer de plein pied dans la prise de conscience de la séparation.

Cette étape peut être aussi le lieu d'une culpabilité naissante, dans le sens d'une négociation avec soi-même, où l'on s'impute une part de responsabilité plus grande que ce qu'est réellement notre participation à l'événement : "Et si j'avais...". Cette culpabilité peut empêcher d'accepter l'inachevé dans la relation à la personne disparue ou à ce qui a été perdu (c.f. l'étape de résilience).

C'est ici que se tourne une première grande page.

Intermezzo n°1

Ces quatre étapes ne sont pas des passages obligés, en particulier l'étape de négociation. Elles peuvent par contre se succéder ou s’entremêler dans un temps très bref. Ainsi, le déni, la colère et la négociation peuvent tout à fait surgir au même instant : aucun sentiment ou mouvement intérieur n'est jamais pur. De la même manière, certains sentiments peuvent persister dans le temps ou resurgir ultérieurement, en particulier la colère.

Étape n°5 : la Résignation - Adagio rassenato

Dans cette étape, toute lutte intérieure cesse, on arrête de se battre contre l'évidence. Une caractéristique de cette étape est une intense fatigue, un épuisement physique et moral. On peut aussi être traversé par un mouvement rejet du monde extérieur qui est en fait un mécanisme de défense pour "mettre les choses à distance".

Étape n°6 : la Dépression - Lento depressivo

C'est la phase qui peut durer le plus longtemps avec la septième et dernière phase. C'est une étape régressive de repli sur soi. Elle porte en elle toutes les caractéristiques d'une vraie dépression et peut présenter par conséquent les aspects suivants :

  • Mélancolie
  • Sentiment qu'il n'y a pas d'avenir, de ne pas être à la hauteur
  • Manque de motivation
  • Fatigue
  • Humeur changeante / irritabilité
  • Larmes incontrôlées
  • Isolement social
  • Négligence de soi (hygiène, nourriture...)
  • Colère et culpabilité peuvent resurgir

Cette phase se traduit très différemment chez chacun en fonction de sa personnalité. Elle est nécessaire, car elle est le début de l'apprentissage de l'absence, du "vivre sans", du manque.

Elle ne doit cependant pas s'éterniser et, comme pour toute expérience d'indigence intérieure, il faut la transcender et reconstruire. Ainsi, si on sent qu'on s'enlise, il ne faut pas hésiter à parler à un(e) ami(e), un sage ou un spirituel, un professionnel de l'accompagnement, mettre en œuvre des activités ressourçantes...

Quels que soient les moyens mis en œuvre, Il s'agit de trouver des lieux et des personnes qui aideront à défaire les nœuds trop serrés qu'on ne réussit pas à faire se relâcher. Accepter d'être aidé, ce n'est pas une humiliation, c'est de l'humilité.

Intermezzo n°2

Je n'ai pas parlé jusqu'à présent de convictions philosophiques ou métaphysiques, en particulier en ce qui concerne la mort physique. Il me semble que la foi ne préserve pas de la douleur de la séparation et ne rend pas le travail de deuil moins nécessaire.

Je cultive même une certaine méfiance en ce qui concerne les deuils "trop faciles", où au nom de l'espérance légitime, on se contraint à brûler les étapes et à être dans le déni de sa propre humanité. Ces attitudes sont souvent des bombes à retardement, qui font plus de mal au final, ou à fragmentation, qui parsemée la vie de la douleur de deuils non reconstruits.

Il me semble cependant que la foi peut donner un sens à la mort :

  • Une orientation : croire que la mort n'est qu'un passage n'est pas juste un pansement pour la souffrance, mais le creuset d'une espérance qui fait le pari que rien de ce qui est vécu n'est vain !
  • Une signification : croire que la mort n'est qu'un passage n'est pas juste un étouffoir de l'absence, mais le creuset d'une espérance qui brise l'enfermement et l'isolement et transcende nos relations par delà la mort !

Le passage de la dépression à l'espérance est mystérieux. Souvent, c'est tellement discret qu'on ne s'en rend pas compte soi-même. Je vais laisser ici parler Bach qui écrit cette pièce après la mort de sa femme. La fantaisie exprime une profonde tristesse alors que la fugue est porteuse d'une joyeuse espérance.

Étape n°7 : la Résilience - Allegro sperando

C'est une phase d'intégration et de projection.

L'intégration

  • Par l'acceptation de la situation et le faire mémoire : les souvenirs ne sont plus source de tension mais de joie et de paix. La colère et la tristesse disparaissent, les combats intérieurs cessent. Le faire mémoire n'a rien à voir avec la nostalgie. Cette dernière ressasse le passé tandis que le faire mémoire intègre pleinement et définitivement l'événement au présent.
  • Par le pardon et l'acceptation de ce qui est inachevé : la séparation fige le temps et la relation. Il est possible que subsistent des blessures, des rancœurs, des paroles qu'on aurait aimé dire mais pas osé, des frustrations non formulées. Cette étape est un lâcher-prise indispensable car pour que ce qui est inachevé ou blessé soit transcendé, il faut abandonner le rêve et accepter le réel.

Cette intégration de ces différentes dimensions permet alors de se projeter vers l'avenir.

La projection

  • Par l'interprétation et le sens : c'est ici que la spiritualité peut jouer un grand rôle, en donnant une signification et une orientation. Cet aspect nécessite toujours du recul et de la hauteur, pour situer ce passage dans l'espace et le temps de sa propre vie. Cet aspect conduit souvent à envisager la séparation avec une vision d'ensemble dans un projet beaucoup plus grand que le sien.
  • Par la prise en possession de son héritage : que ce soit par identification ou par opposition, la perte d'une personne aimée, une relation qui se termine, un projet qui échoue laissent toujours derrière eux un legs à faire sien. Cela peut être de l'ordre d'une réconciliation intérieure, d'un projet à poursuivre, de valeurs à faire perdurer. C'est un passage de relais.

Comme tout processus de résilience, c'est un cercle vertueux, une spirale qui s'autoalimente : chaque élément intégré conduit à un autre. Cette phase peut par conséquent se déployer tout au long d'une vie.

Postulde

Il est question ici d'espérance. Car j'en ai la conviction, la vie n'est pas vaine. Les relations que nous tissons ne sont pas vouées à disparaître à tout jamais, les projets que nous portons ne sont pas vains.

J'irai même plus loin, je crois profondément que la réconciliation profonde que vivent ceux qui nous quittent dans l'autre monde a un impact sur nous. Comme si ce surcroît de vie et d'éternité se propageait à travers ceux qui leur sont reliés. C'est ce que les Chrétiens appellent la Communion des Saints.

Le chemin du deuil est un long chemin d'humilité et de patience. C'est un chemin de solitude, mais pas d'isolement. Car nous sommes confiés les uns aux autres.

Et maintenant, ainsi parle celui qui t'a créé et modelé. Ne crains pas, car je t'ai racheté, je t'ai appelé par ton nom : tu es à moi.
Si tu traverses les eaux je serai avec toi, et les rivières, elles ne te submergeront pas. Si tu passes par le feu, tu ne souffriras pas, et la flamme ne te brûlera pas.
Car je suis ton Dieu, ton sauveur. Car tu comptes beaucoup à mes yeux, tu as du prix et je t'aime.[1]

Note

[1] Isaïe 43

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