Le Ch'ti Bonheur

« Je voulais vivre intensément et sucer toute la moelle de la vie ! Mettre en déroute tout ce qui n'était pas la vie, pour ne pas m'apercevoir, à l'heure de ma mort, que je n'avais pas vécu. » (H.D.Thoreau)

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Loin des yeux, près du cœur - Éloge de l'amitié - Partie 2

J'échangeais récemment avec un ami autour de cette expérience commune à tous les deux : les mois d'été sont des mois solitaires ! Chacun part de son côté pour aller se reposer et se ressourcer. Les habitudes sont brisées, les rythmes de vie changent.
Cette année particulièrement : avec plusieurs amis, nous avons passé l'été à "nous courir après" sans réussir à nous rencontrer pour cause d'incompatibilité d'agendas...
Et alors même que je boucle mes valises pour le Kenya, où je vais retrouver un couple d'amis que je n'ai pas vu depuis presque un an, ces deux réalités me provoquent à écrire sur le temps et l'espace dans l'amitié...

L'amitié ne se prête pas, elle se donne !

Avant de parler du temps et de l'espace dans l'amitié, il convient de faire un détour par une des vertus essentielles de l'amitié : la fidélité.
"L'amitié est la fidélité même." [1]. Car si cette "fraternité d'élection" qu'on nomme amitié se distingue de la camaraderie, c'est bien par deux aspects fondamentaux : l'amitié ouvre à l'intériorité et elle est fidèle. Je parlerai dans un autre billet de la question de l'intériorité.

Pour ce qui est de la fidélité, l'amitié joue sur un paradoxe : elle ne naît pas d'une rencontre unique, mais d'une histoire de rencontres qui se confirment et s'enrichissent. On n'est pas d'emblée amis, on le devient avec le temps. Il y a un poids du vivre ensemble.
Et pourtant, dans une relation, une fois le seuil de l'intériorité franchi, on découvre avec émerveillement que le lien qui se tisse ne dépend plus des modalités, des activités qui nous réunissent. Quelque chose de soi a été donné, quelque chose de l'autre a été reçu, irrémédiablement, définitivement.

Contrairement à l'amour naissant, qui fonctionne souvent sur le mode du manque, l'amitié s'accommode bien des discontinuités, aussi longues que soient les interruptions. Quand on se retrouve, la joie est là, la conversation reprend comme si nous nous étions quittés la veille. Certes, nous sommes différents, "car nous avons changé, mais le sentiment de continuité l'emporte sur la réalité de la discontinuité". [2] C'est un vrai travail de maturité que de déployer son cœur dans le temps.

C'est une des forces des véritables amitiés : le temps n'est pas un ennemi, mais un allié !

Sacrements de la présence réelle de l'autre

SolitudeL'absence de nos amis, la distance géographique, la mort, nous renvoient à notre propre solitude. Et c'est finalement ce qui est le plus difficile dans l'éloignement.
Cela nous met face à cette réalité fondamentale de la vie : nous sommes infiniment seuls. Au cœur du cœur de nous-même, il y a un sanctuaire inviolable, où même Dieu ne s'aventure pas. Cet abîme de profondeur qui nous constitue pourrait nous donner le vertige. Et pourtant, c'est cette même solitude qui nous permet d'être résolument soi et pas un autre.

C'est en ce lieu très intime que naît la joie de l'amitié (serait-ce aussi en ce lieu que l'Esprit de Dieu viendrait converser avec nous ? ). Il faut du discernement, beaucoup de patience et de bienveillance, et les doigt assez fins pour ouvrir tous les cadenas avec lesquels nous protégeons ce lieu et venir nous y rejoindre. Mais n'est-ce pas le propre des véritables amis que d'être capable de nous toucher au cœur, l'air de rien, simplement par ce qu'ils sont ?

Passer de l'isolement à la solitude, c'est prendre conscience que la véritable distance et le véritable éloignement sont en nous et pas dans les kilomètres qui nous séparent. Dès lors, beaucoup de choses peuvent rendre nos amis présents même s'ils sont loin. A chacun ses "sacrements de la présence réelle des l'autre" (moi, à une époque, c'était le courrier). C'est un vrai travail de maturité que de déployer son cœur dans l'espace.

C'est une des forces des véritables amitiés : la présence n'est pas dans la proximité géographique mais dans une solitude habité !

En guise de conclusion : l'expérience du silence

L'amitié naît rencontres et de mots, de vivre ensemble et d'intériorité. Mais un des signes qu'une relation est devenue amicale est qu'elle supporte le silence.

"Nous nous taisions.
Heureux ceux, heureux deux amis qui s'aiment assez, qui veulent assez se plaire,
qui se connaissent assez, qui s'entendent assez,
qui sont assez parent, qui pensent et sentent assez de même,
assez ensemble en dedans chacun séparément, assez les mêmes chacun côte à côte,
qui éprouvent, qui goûtent le plaisir de se taire ensemble, de se taire côte à côte,
de marcher longtemps, d'aller, de marcher silencieusement le long des silencieuses routes." [3]

En route ! Mais... Chuuut...

Notes

[1] Vladimir Jankélévitch, Les vertus et l'amour, tome I (1970), Flammarion, 1986, p. 152

[2] Xavier Lacroix, Les mirages de l'amour, Bayard Éditions, p. 117

[3] Charles Peguy, Victor-Marie, comte Hugo (1910), Pléiade, p. 664

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