Le Ch'ti Bonheur

« Je voulais vivre intensément et sucer toute la moelle de la vie ! Mettre en déroute tout ce qui n'était pas la vie, pour ne pas m'apercevoir, à l'heure de ma mort, que je n'avais pas vécu. » (H.D.Thoreau)

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De la rencontre à la consommation : vers une désincarnation de la musique ?

Il y a deux semaines, je réservais mes places pour le prochain concert de Jamie Cullum. La semaine dernière, j'enregistrais un CD avec l'ensemble vocal Harmonia Sacra.
Dans les deux cas, des artistes en chair et en os, visibles, atteignables, incarnés. Dans les deux cas, c'est du talent de personnes connues et proches que va naitre la musique...
Ces deux petits épisodes m'ont invités à réfléchir sur la manière dont nous "rencontrons" la musique...

A l'origine

On trouve dans beaucoup de biographies de grands artistes, des chroniques relatant un voyage, parfois long, pour aller écouter ou rencontrer tel ou tel autre artiste.
Ainsi Jean-Sébastien Bach se rend à pieds à Lübeck pour rencontrer Dietrich Buxtehude, on sait que le petit Mozart voyagea beaucoup sous la houlette de son père.

On se déplace, physiquement et intérieurement pour rencontrer l'artiste, le compositeur, celui dont l'art est connu et reconnu.
La musique a un visage. Mais elle est aussi éphémère et temporelle, liée intrinsèquement à l'histoire et la vie de son interprète.

L'avènement de la musique enregistrée

Vint ensuite la musique enregistrée.

  • Invention du phonographe par Thomas Edison en 1877.
  • Invention du gramophone par Emile Berliner en 1887.
  • Invention du magnétophone par Marconi et Stille en 1937.
  • Invention du CD par Philips et Sony en 1980.

Les limites spatiales et temporelles des artistes sont transcendées : plus besoin de se déplacer pour écouter telle ou telle œuvre.
Grâce à la musique enregistrée, on peut reproduire l'exécution d'une œuvre à l'infini (dans la limite de la durée de vie du support), en tout lieu et en l'absence des artistes.
Même après leur mort, on pourra toujours les écouter !

Au fur et à mesure que la qualité des support s'améliore, celui-ci devient parfois une véritable œuvre d'art pour lui même :
pochettes de vinyles ou de CD, livrets étoffés ou étuis atypiques, un lien particulier, parfois affectif, qui reste encore de l'ordre du contact physique, se créé avec l'objet.
Comme si celui-ci était un objet transactionnel vers les artistes...

Le règne de la musique dématérialisée

PianoVint ensuite les premières compressions numériques grand public, le MP3 en tête, dès l'année 1998.
Le principe est simple : on ne s'encombre plus du support physique, le CD, mais la musique est copiée sur un support numérique, disque dur par exemple.
Cette copie est copiable (!) à l'infini de telle sorte qu'elle puisse aussi être partagée, et cela moyennant une qualité pas trop mauvaise et une quantité d'information pas trop grosse (gain de place sur les disques durs, partage des fichiers).

Petite révolution culturelle (grâce à cette dématérialisation, on peut aujourd'hui transporter plusieurs milliers d'heures de musique dans un appareil à peine plus grand qu'une boite d'allumettes), ceci a conduit à des dérives que nous connaissons bien, comme le partage illégal de musique sur les réseaux de peer-to-peer.

J'avoue que ce qui me questionne le plus dans cette phase n'est pas tant la question des droits d'auteurs (les Majors avaient déjà tué les petits artistes bien avant l'avènement du MP3), que le lien de plus en plus ténu que cela établi avec l'artiste, le musicien, l'interprète. Concernant la question des droits d'auteur, des tentatives désespérées ont été lancées pour protéger les fichiers (DRM) et promouvoir la vente en ligne, mais il faut avouer que cela reste peu convaincant.

Face à la facilité à gérer une telle quantité de musique, le risque n'est-il pas d'interchanger un artiste pour un autre, avec la rapidité de nos processeurs Gigahertzés, ses œuvres n'étant plus qu'un fichier parmi tant d'autres, facile d'accès mais noyées dans la masse, si on a pris le temps de les nommer correctement et de les taguer, ce qui est rare (heureusement, les dieux numériques sont avec nous : tous cela est normalement automatiquement téléchargé lorsque vous copiez votre CD... original sur votre disque dur).

Disponible où je veux, quand je veux !

La dématérialisation impliquait encore de posséder d'une manière ou d'une autre le fichier, l'œuvre, sur un disque dur ou un baladeur.
Un nouveau "support" fait son émergence depuis quelques temps : des sites comme Deezer proposent de la musique en écoute libre.
Ils financent les droits d'auteur avec de la publicité. Leur catalogue, il faut l'avouer, est impressionnant et je trouve que c'est extrêmement pratique...

Mais en même temps, ça me pose question : le lien ne serait-il pas encore entrain de s'affaiblir ?
Peut importe maintenant de craquer pour tel album car on a vu l'artiste en concert et que c'était génial et qu'on n'imagine pas ne pas avoir une copie du CD qu'on puisse toucher, ouvrir (plein de désir ?) mettre dans un lecteur et pouvoir (enfin !) ré-entendre cette musique qui nous a touché au plus profond !

Là, la musique est tout simplement... mise à disposition, pour qui voudra la consommer. Où est le désir ? Où est le lien avec l'artiste ?

En guise de conclusion

Je fais volontiers le provocateur (il paraît que je suis très doué) mais ne soyez pas dupes : je suis moi-même un gros consommateur de musique dématérialisée (une grosse partie de ma CDthèque est sur mon disque dur) et de Deezer !
Mais mes récentes expériences musicales (l'enregistrement), ou de désir de musique (l'achat de places pour un concert...) m'ont provoquées à ces questions : la musique, c'est quelque chose de physique, d'incarné !

Je croise régulièrement des musiciens, dans mon entourage proche, ou sur de grandes scènes qui, en l'espace de quelques notes, viennent balayer tristesse et amertume, découragement et rancœur et insuffler l'enthousiasme dans les cœurs (en tout cas dans le mien !).
Je me souviens d'expériences d'accompagnement au piano, ou d'improvisation jazz avec des potes instrumentistes, où mes mains se détachaient tremblantes du clavier lorsque nous terminions le morceau : quelque chose nous avait dépassé, quelque chose avait été transcendé. Parce que c'était eux, parce que c'était moi, en ce lieu et à ce moment précis. Moment lourd, dense et riche du poids de nos vies, de la consistance de nos chairs, de nos respiration synchrones et de nos souffles parfois retenus, en suspend, dans l'attente et le désir de la note, du rythme, du son qui va nous toucher aux entrailles...

Je voudrais juste qu'on n'oublie pas, au milieu de ces facilités modernes, que la musique n'est pas un produit de consommation.

Derrière tout ça,
Il y a des hommes et des femmes qui offrent le meilleur de ce qu'ils sont,
il y a de la vie,
et de la vie en abondance !

Saisir un commentaire (2)

JulienA JulienA ·  15 juillet 2008, 13:23

La musique dématérialisée, notamment Deezer, m'a permis de connaitre des artistes dont j'aurais totalement ignoré l'existence en passant par les réseaux classiques. Il est plus facile de faire le nomade, d'errer, d'explorer de nouvelles musiques, et de découvrir des perles cachées. Et ENSUITE d'aller à leurs concerts...
Un CD, c'est cher, mais un concert, encore plus. A moins de gagner suffisamment bien sa vie pour se le permettre, on ne va pas à des concerts comme ça, sans connaitre l'artiste. Le lien avec l'artiste se crée d'abord par l'écoute, ce qui est grandement favorisé par la musique dématérialisée.

Kompozitor Kompozitor ·  15 juillet 2008, 13:37

@JulienA :Tout à fait d'accord avec la démarche :
je ne suis pas entrain de diaboliser la musique dématérialisée !
Mais tout simplement mettre en garde et faire en sorte que nous nous souvenions que la musique dématérialisée n'est qu'un moyen, un outil de découverte surement, comme tu le dis (et c'est le cas pour moi aussi).
Une utilisation saine de ces supports implique, comme tu le dis, de faire la démarche d'aller ensuite à la rencontre des artistes. Mon propos se voulait juste rappeler cela. Pour toi et moi, cela semble évident. Mais ça ne l'est peut être pas pour tout le monde !

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