Un idéal de vie ?

  • Aller vers les autres sans nécessairement y trouver son intérêt personnel.
  • Etre généreux et donner sans attendre de retour.
  • Savoir donner le petit coup de fil "comme ça" ou prendre le petit temps d'amitié "pour rien", rien que pour le plaisir d'être ensemble, rien parce que l'autre est l'autre, et qu'il compte.
  • Etre ouvert à de nouvelles rencontres, avec des personnes qui ne sont pas forcément ceux vers qui on serait allé spontanément.
  • ...

Voici quelques exemples de ce qu'on pourrait appeler la gratuité, et on pourrait en trouver d'autres, de ces postures de vie où le mouvement va de soi vers l'autre, de manière complètement désintéressée. Elle est très en vogue chez les Chrétiens, en particulier, car le Dieu des Chrétiens donne à l'Homme sans attendre de retour.
Valeur morale ou spirituelle, elle est un idéal à atteindre. Elle est une des réponses à l'utilitarisme, cette forme de relation où on ne définit le lien social que par son utilité et le bénéfice qu'on peut en retirer. La gratuité apparait de manière évident comme synonyme d'une certaine grandeur d'âme et un gage de qualité humaine.

Et pourtant !

Poursuivre cet idéal ne serait-il pas une illusion ?
Un certain nombre de difficultés récentes dans ma vie professionnelle et une année scolaire plutôt aride m'ont amené à me poser cette question. Car la société, nos structures et nos organisations fonctionnent ainsi : on ne vient vers vous que quand on a besoin de vous !
Le langage est souvent signifiant pour discerner comment nous fonctionnons. Quand nous sommes en position d'échec, ne dit-on pas plutôt "à quoi je sers ?" et pas "qui suis-je ?"

Car nous sommes "primairement" des êtres qui cherchent leur intérêt dans une société où toute relation est une transaction :

  • Bébés, nous nous comportons instinctivement pour que nos parents nous protègent et nous offrent le cadre propice à notre survie et à notre croissance.
  • Enfants, nous organisons nos actes pour obtenir l'amour de nos parents, la gratification de nos maîtres et maîtresses, la camaraderie des autres enfants.
  • Adolescents, nous travaillons en classe pour poursuivre un idéal souvent inconscient d'un moi projeté que les autres admireraient et aimeraient. La bande de copains existe car on se "confirme les uns les autres" dans son identité et sa singularité face au même sexe et au sexe opposé.
  • Jeunes adultes, nous sommes souvent si préoccupés de nous-mêmes et de notre affirmation de soi qu'on peut parfois trouver sa place dans la vie au détriment de celle des autres. Les jeunes hommes roulent des mécaniques (qu'elles soient réellement musculaires ou symboliques) et les jeunes filles font les yeux doux. On n'a pas envie d'affronter l'infinie solitude qui habite chacun d'entre nous, alors on a la tentation de se scotcher les uns aux autres en alimentant l'illusion que parce qu'on est deux, on a deux fois plus d'avenir...
  • Adultes dans la vie active, beaucoup de nos relations se déclinent sur un mode de fonctionnent basé sur ceux qu'on trouve dans les entreprises ou la vie associative. Les autres n'existent que parce qu'ils apportent quelque chose. Et on ne va vers eux que parce qu'ils sont utiles. Plus on est "utilisé" et moins on existe vraiment, l'ambition peut naître de ce gouffre et devenir l'arme des faibles, des inconsistants et des inexistants.

Je n'irai pas plus loin dans la description des grandes étapes de la vie, car mon "pas si grand âge" ne me permet pas de sonder en moi-même quels pourraient être les modes de fonctionnements de ces étapes de vie. Mais j'en arrive à cette conclusion :
La gratuité n'est pas innée, et notre société ne nous y pousse pas, bien au contraire. Mais existe-t-elle vraiment, et/ou est elle souhaitable ?

"Pris en otage"

Car il faut une certaine dose de maturité et des relations qui se sont paisiblement déployées dans l'espace et le temps pour arriver à vivre de ces moment magiques où l'autre n'est là que parce qu'il est lui et pas parce qu'il m'apporte quelque chose.
Ou bien prendre son téléphone pour prendre des nouvelles même si on n'a rien de neuf à raconter soi-même.
Ou encore de porter dans un coin de son cœur et de sa mémoire les étapes de vie qui sont importantes pour ceux qui nous entourent et d'être capable de vivre un compagnonnage de vie réel et joyeux.
Cela s'apprend, se cultive, et on en a tous fait l'expérience : ce sont des moment on l'on grandit, où on existe un peu plus...

Et c'est bien pour cela que j'ai envie de remettre en question cette idée de la "gratuité en soi", comme mouvement absolu de soi vers l'autre. Car il se cache deux pièges derrière cela.

  • le premier risque serait d'instrumentaliser l'autre pour accéder à cette gratuité un peu égoïste, où ce qui compte, ce n'est pas l'autre, mais le mouvement vers lui, mouvement au final existentialiste, car l'autre n'est là que pour nous permettre d'exister.
  • Le second serait d'utiliser ce mouvement en apparence généreux pour se protéger et se rendre inaccessible. Il s'assimile alors à l'orgueil de ne pas vouloir vivre en interdépendance avec les autres.

Le philosophe Emmanuel Levinas affirme que l'Homme accède à la vie morale parce qu'il est "pris en otage par le surgissement du visage de l'autre".[1]
C'est bien de cela qu'il s'agit quand on parle de gratuité : l'autre, dans son essence même provoque chez nous une mobilisation de la vie et de tout notre être. Parce que l'autre est l'autre, et pas parce qu'il agit.

Dès lors la gratuité peut s'articuler sereinement avec la réciprocité, avec le "quand je suis avec toi, je sens qu'il y a plus de vie en moi", avec le "tes talents, tel trait de caractère, telle manière de vivre ou d'être résonnent en moi et m'apportent beaucoup", avec le "je compte sur toi".
Car la véritable gratuité, débarrassée d'un éventuel orgueil ou existentialisme dissimulé, permet de découvrir qu'elle se joue dans une interdépendance où l'autre compte pour lui-même et où je compte pour moi-même, et où l'heureuse rencontre, l'heureuse "prise d'otage mutuelle" est comparable à deux silex dont la rencontre fait jaillir la flamme et la lumière.

La véritable gratuité n'est pas un mouvement de soi vers l'autre, mais un appel (d'air), une "prise d'otage" de l'autre à soi où je suis convoqué à "être là" pour l'autre uniquement parce qu'il est et qu'il surgit dans ma vie (et pas parce qu'il a besoin de moi...). Cet appel est un appel réciproque : le surgissement de mon visage l'appelle autant que le sien.

En guise de conclusion...

...et pour être plus terre à terre, il est clair que la culture actuelle ne favorise pas cela. Nous sommes plutôt dans l'ère du donnant-donnant ou du "gagnant-gagnant", comme on dit dans les entreprises modernes.
Ces dernières semaines m'ont permis de comprendre au moins cela : fuir nos interdépendances et diaboliser le monde n'est pas la solution, même si c'est une tentation facile. Il ne faut cependant pas se laisser quand quelqu'un, une structure ou une entreprise vous dit que vous n'avez plus rien à lui apporter : on est bien plus que nos compétences ou nos talents pour ceux qui nous aiment.

Notes

[1] Ethique et infini, (dialogues d'Emmmanuel Levinas et Philippe Nemo), Paris, Fayard, coll. “ L'Espace intérieur ”, 1982