Le Ch'ti Bonheur

« Je voulais vivre intensément et sucer toute la moelle de la vie ! Mettre en déroute tout ce qui n'était pas la vie, pour ne pas m'apercevoir, à l'heure de ma mort, que je n'avais pas vécu. » (H.D.Thoreau)

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La gratuité, une grande illusion ?

Il y a un an, je décidais de faire une pause dans un certain nombre d'activités extra-professionnelles.
Ma motivation : me donner plus de temps pour vivre des temps gratuits avec les gens que j'aime.
En effet, après plusieurs années plus que bien remplies, un rythme de vie à 10.000 à l'heure et après un constat amer (à l'époque) que mon téléphone sonnait plus souvent pour mon piano que pour moi-même, je décidais de dire stop, d'être moins dans le "faire", mais plus dans le "être avec".

En un mot, retrouver plus de temps gratuits dans mes relations...

Un idéal de vie ?

  • Aller vers les autres sans nécessairement y trouver son intérêt personnel.
  • Etre généreux et donner sans attendre de retour.
  • Savoir donner le petit coup de fil "comme ça" ou prendre le petit temps d'amitié "pour rien", rien que pour le plaisir d'être ensemble, rien parce que l'autre est l'autre, et qu'il compte.
  • Etre ouvert à de nouvelles rencontres, avec des personnes qui ne sont pas forcément ceux vers qui on serait allé spontanément.
  • ...

Voici quelques exemples de ce qu'on pourrait appeler la gratuité, et on pourrait en trouver d'autres, de ces postures de vie où le mouvement va de soi vers l'autre, de manière complètement désintéressée. Elle est très en vogue chez les Chrétiens, en particulier, car le Dieu des Chrétiens donne à l'Homme sans attendre de retour.
Valeur morale ou spirituelle, elle est un idéal à atteindre. Elle est une des réponses à l'utilitarisme, cette forme de relation où on ne définit le lien social que par son utilité et le bénéfice qu'on peut en retirer. La gratuité apparait de manière évident comme synonyme d'une certaine grandeur d'âme et un gage de qualité humaine.

Et pourtant !

Poursuivre cet idéal ne serait-il pas une illusion ?
Un certain nombre de difficultés récentes dans ma vie professionnelle et une année scolaire plutôt aride m'ont amené à me poser cette question. Car la société, nos structures et nos organisations fonctionnent ainsi : on ne vient vers vous que quand on a besoin de vous !
Le langage est souvent signifiant pour discerner comment nous fonctionnons. Quand nous sommes en position d'échec, ne dit-on pas plutôt "à quoi je sers ?" et pas "qui suis-je ?"

Car nous sommes "primairement" des êtres qui cherchent leur intérêt dans une société où toute relation est une transaction :

  • Bébés, nous nous comportons instinctivement pour que nos parents nous protègent et nous offrent le cadre propice à notre survie et à notre croissance.
  • Enfants, nous organisons nos actes pour obtenir l'amour de nos parents, la gratification de nos maîtres et maîtresses, la camaraderie des autres enfants.
  • Adolescents, nous travaillons en classe pour poursuivre un idéal souvent inconscient d'un moi projeté que les autres admireraient et aimeraient. La bande de copains existe car on se "confirme les uns les autres" dans son identité et sa singularité face au même sexe et au sexe opposé.
  • Jeunes adultes, nous sommes souvent si préoccupés de nous-mêmes et de notre affirmation de soi qu'on peut parfois trouver sa place dans la vie au détriment de celle des autres. Les jeunes hommes roulent des mécaniques (qu'elles soient réellement musculaires ou symboliques) et les jeunes filles font les yeux doux. On n'a pas envie d'affronter l'infinie solitude qui habite chacun d'entre nous, alors on a la tentation de se scotcher les uns aux autres en alimentant l'illusion que parce qu'on est deux, on a deux fois plus d'avenir...
  • Adultes dans la vie active, beaucoup de nos relations se déclinent sur un mode de fonctionnent basé sur ceux qu'on trouve dans les entreprises ou la vie associative. Les autres n'existent que parce qu'ils apportent quelque chose. Et on ne va vers eux que parce qu'ils sont utiles. Plus on est "utilisé" et moins on existe vraiment, l'ambition peut naître de ce gouffre et devenir l'arme des faibles, des inconsistants et des inexistants.

Je n'irai pas plus loin dans la description des grandes étapes de la vie, car mon "pas si grand âge" ne me permet pas de sonder en moi-même quels pourraient être les modes de fonctionnements de ces étapes de vie. Mais j'en arrive à cette conclusion :
La gratuité n'est pas innée, et notre société ne nous y pousse pas, bien au contraire. Mais existe-t-elle vraiment, et/ou est elle souhaitable ?

"Pris en otage"

Car il faut une certaine dose de maturité et des relations qui se sont paisiblement déployées dans l'espace et le temps pour arriver à vivre de ces moment magiques où l'autre n'est là que parce qu'il est lui et pas parce qu'il m'apporte quelque chose.
Ou bien prendre son téléphone pour prendre des nouvelles même si on n'a rien de neuf à raconter soi-même.
Ou encore de porter dans un coin de son cœur et de sa mémoire les étapes de vie qui sont importantes pour ceux qui nous entourent et d'être capable de vivre un compagnonnage de vie réel et joyeux.
Cela s'apprend, se cultive, et on en a tous fait l'expérience : ce sont des moment on l'on grandit, où on existe un peu plus...

Et c'est bien pour cela que j'ai envie de remettre en question cette idée de la "gratuité en soi", comme mouvement absolu de soi vers l'autre. Car il se cache deux pièges derrière cela.

  • le premier risque serait d'instrumentaliser l'autre pour accéder à cette gratuité un peu égoïste, où ce qui compte, ce n'est pas l'autre, mais le mouvement vers lui, mouvement au final existentialiste, car l'autre n'est là que pour nous permettre d'exister.
  • Le second serait d'utiliser ce mouvement en apparence généreux pour se protéger et se rendre inaccessible. Il s'assimile alors à l'orgueil de ne pas vouloir vivre en interdépendance avec les autres.

Le philosophe Emmanuel Levinas affirme que l'Homme accède à la vie morale parce qu'il est "pris en otage par le surgissement du visage de l'autre".[1]
C'est bien de cela qu'il s'agit quand on parle de gratuité : l'autre, dans son essence même provoque chez nous une mobilisation de la vie et de tout notre être. Parce que l'autre est l'autre, et pas parce qu'il agit.

Dès lors la gratuité peut s'articuler sereinement avec la réciprocité, avec le "quand je suis avec toi, je sens qu'il y a plus de vie en moi", avec le "tes talents, tel trait de caractère, telle manière de vivre ou d'être résonnent en moi et m'apportent beaucoup", avec le "je compte sur toi".
Car la véritable gratuité, débarrassée d'un éventuel orgueil ou existentialisme dissimulé, permet de découvrir qu'elle se joue dans une interdépendance où l'autre compte pour lui-même et où je compte pour moi-même, et où l'heureuse rencontre, l'heureuse "prise d'otage mutuelle" est comparable à deux silex dont la rencontre fait jaillir la flamme et la lumière.

La véritable gratuité n'est pas un mouvement de soi vers l'autre, mais un appel (d'air), une "prise d'otage" de l'autre à soi où je suis convoqué à "être là" pour l'autre uniquement parce qu'il est et qu'il surgit dans ma vie (et pas parce qu'il a besoin de moi...). Cet appel est un appel réciproque : le surgissement de mon visage l'appelle autant que le sien.

En guise de conclusion...

...et pour être plus terre à terre, il est clair que la culture actuelle ne favorise pas cela. Nous sommes plutôt dans l'ère du donnant-donnant ou du "gagnant-gagnant", comme on dit dans les entreprises modernes.
Ces dernières semaines m'ont permis de comprendre au moins cela : fuir nos interdépendances et diaboliser le monde n'est pas la solution, même si c'est une tentation facile. Il ne faut cependant pas se laisser quand quelqu'un, une structure ou une entreprise vous dit que vous n'avez plus rien à lui apporter : on est bien plus que nos compétences ou nos talents pour ceux qui nous aiment.

Notes

[1] Ethique et infini, (dialogues d'Emmmanuel Levinas et Philippe Nemo), Paris, Fayard, coll. “ L'Espace intérieur ”, 1982

Saisir un commentaire (4)

JulienA JulienA ·  14 juin 2008, 09:44

Nous sommes des êtres sociaux, nous n'existons vraiment que dans notre relation aux autres. A mon avis, la gratuité n'existe pas. Toute relation apporte quelque chose, à l'un et à l'autre. Quand tu donnes gratuitement, cela t'apporte quelque chose : une certaine satisfaction, une reconnaissance. Pour un être humain, être généreux (ou altruiste) n'est pas vraiment possible ;-)

(elle n'est pas un peu trop fournie en smileys ta barre ? :-P )

Kompozitor Kompozitor ·  14 juin 2008, 11:11

@JulienA : Oui, oui, je suis d'accord. Donner gratuitement t'apporte quelque chose. Mais est-ce de l'ordre du fruit ''a posteriori'' ou une motivation première ?
En d'autre termes, est-ce que tu va donner uniquement pour obtenir une certaine reconnaissance ? C'est un des deux pièges que je pointe du doigt, l'instrumentalisation de l'autre et de la gratuité.
Mon propos est de dire que la gratuité est plus un appel de l'autre à soi et qu'on peu donner gratuitement sans rechercher ''a priori'' la gratification ou la satisfaction qui en naîtra. Mais qu'à partir du moment où le "contact est établi", on ne peut plus jouer dans le camp du "désincarné", et qu'on devient responsable de ce lien et des fruits qui en découlent.
Il faut donc à mon avis accepter ces fruits de satisfaction et de gratification et s'en réjouir (alors que certains pourraient peut être s'en sentir coupable ! ).
(PS : effectivement, un petit régime smileysque s'impose... :whistle: )

Guillemette Guillemette ·  15 juin 2008, 22:43

Beau sujet de réflexion en ce dimanche soir....
Pour ma part bien sûr les relations sociales sont essentielles ce sont elles qui nous forment, qui nous construisent qui nous font.
Sont -elles, doivent elles ou non être motivées par l'utilitarisme ?
Je dirais qu'on est presque toujours dans des relations de type utilitaires tant qu'on est en construction (et on l'est toujours un peu en fait) : c'est pour celà qu'a des âges clés comme l'adolescence le groupe d'amis (ou dans de rares cas mais qui existent j'en connais, la famille) est si important parce que c'est dans ce rapport aux autres qu'on se construit. Ensuite on se construit dans son couple, on évolue, on s'enrichit, on développe d'autres aptitudes, on devient plus conscient de soi et de par l'éloignement de son noyau familial d'origine dû à la construction de sa propre famille, on prend du recul sur son histoire familiale et on l'analyse mieux ce qui participe aussi à la maturité.
Enfin quand on a la chance d'avoir des enfants, quand on vit la relation à un être au départ entièrement dépendant de vous et qui peu à peu évolue et prend son autonomie, là encore on grandit.
Tout ça pour dire que pour moi aucune relation n'est gratuite car même mauvaise on peut en tirer quelque chose, on peut s'enrichir, on peut réfléchir et grandir. Même si on ne le cherche pas on en tire toujours une satisfaction, un plaisir ou une insatisfaction (à moins d'être un pur esprit mais à part dans les bouquins de Kant, je n'en ai jamais vus...).
Dans ce cadre les relations professionnelles sont un peu à part, elles sont un peu le summum de l'utilitarisme au sens ou on est ensemble pour atteindre un but qui est celui de l'entreprise pour laquelle on bosse : l'utilité est donc sociale (au sens ou un groupe est organisé pour atteindre un but) ce but étant économique (même pour nos chers fonctionnaires aujourd'hui) et lorsqu'on n'est plus utile (c'est à dire rentables) on est priés d'aller voir ailleurs. La différence entre les relations pro et les autres n'est donc pas tant pour moi la gratuité ou la non gratuité que le fait que la relation professionnelle est basé sur un seul objectif (la production la rentabilité) et que dès que celui ci disparaît la relation disparaît aussi.
Certes on m'objectera que dans l'amitié (et même dans l'amour) ce type de relations existe : il s'agit souvent de "vampires" qui vous bouffent toute votre énergie et dont il faut s'éloigner au plus vite. En bref (parce qu'il se fait tard) non les relations gratuites (dont on n'attend rien) n'existent pas mais il faut savoir bien différencier les relations qui sont seulement utilitaires (au sens presque pécuniaire : elles m'ouvrent une porte dont j'ai besoin, m'aident à atteindre mon objectif professionnel...) et elles qui sont utiles (à mon développement personnel, à mon équilibre, à mon enrichissement culturel, à mon ouverture d'esprit) et que je dois préserver. Mais c'est aussi à chacun d'examiner avec clarté par quoi lui semble guidée la relation que l'autre a avec lui et de s'investir à la hauteur (plus facile à dire qu'à faire, certes).
et pour rebondir sur tes derniers mots : quand une entreprise ou quelqu'un nous dit qu'on n'a plus rien à lui apporter, le gros avantage que l'on a c'est que même si la relation est finie nos compétences et nos talents, on les garde....

Sur ce je vais me coucher (et je suis sure que je rirai quand je me relirai)
bises

Kompozitor Kompozitor ·  15 juin 2008, 23:42

@Guillemette : Wow ! Super texte, Guillemette ! Merci ! :LOL
En plus, je crois que tu gagnes le prix du commentaire le plus long !
Je suis assez d'accord avec ton analyse et celle de Julien, qui est de dire : au final, une relation nous apporte toujours quelque chose. Quand il y a contact, il y a forcément échange.... et c'est heureux.
Je crois qu'il faut goûter ces fruits et se réjouir de cela. Mon propos est juste de dire, comme tu le dis aussi : il faut de temps en temps sonder en soi les modes de fonctionnement et les motivations qui nous mobilisent. Ça peut nous éviter de devenir "des vampires"... Comme tu les nommes si bien !

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